Publié le 19 août 2026 par Wopé Production, La Réunion.
« Tant que les lions n’auront pas leur propre historien, les récits de la chasse tourneront toujours en faveur du chasseur. »
Cette phrase, le député de La Réunion Frédéric Maillot l’a posée le 9 juin 2026 devant la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale, lors d’une table ronde consacrée au modèle économique du cinéma français. Elle résume tout : la question du cinéma réunionnais n’est plus celle de la reconnaissance. C’est celle de l’écriture de notre propre histoire, par nous, depuis ici.
Depuis La Réunion, à 11 000 kilomètres de Paris, nous voyons bien ce qui se joue. Les grandes décisions se prennent loin de nous, mais elles nous concernent directement. Un studio réunionnais qui veut produire un long métrage, un auteur qui écrit en créole, une boîte locale qui monte un financement : chacun se heurte aux mêmes mécanismes, aux mêmes verrous, aux mêmes non-dits. Cette année, pour la première fois, le diagnostic est posé sur la place publique, par les plus hautes institutions et par les Cahiers du Cinéma.
Un diagnostic enfin posé sur la place publique
L’été 2026 a marqué un tournant. Les Cahiers du Cinéma, dans leur numéro de juillet-août, publient une enquête de Théo Esparon intitulée « Produire un cinéma indépendant dans les dernières colonies ». Le constat y est méthodique, documenté, implacable. Il rejoint ce que les professionnels de la filière réunionnaise disent depuis des années.
Le 9 juin 2026, une table ronde de la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale, réunissant le président du CNC, Gaëtan Bruel, et les représentants des producteurs indépendants et des producteurs de cinéma posait les mêmes questions. Et c’est un élu réunionnais, Frédéric Maillot, qui a planté le décor.
« Les producteurs indépendants souhaitent à travers ma voix dénoncer un non-sens, une problématique majeure qui se dresse devant eux. »
La problématique, il la nomme sans détour :
« L’obligation de faire appel à une boîte de production hexagonale pour produire des films ou des courts métrages à la Réunion. »
Voilà. Ce n’est plus une impression, ce n’est plus un ressenti de terrain : c’est un député de La Réunion qui le dit, en séance, devant l’instance nationale qui distribue les aides. Le cinéma réunionnais n’a pas à demander la permission à Paris pour exister.
Ce que dit l’enquête des Cahiers du Cinéma
L’enquête des Cahiers du Cinéma de juillet-août 2026 documente précisément ce que nous vivons. Quelques exemples.
La Taxe spéciale additionnelle sur les billets de cinéma, celle qui alimente partout ailleurs le compte de soutien national, n’a été appliquée à La Réunion, aux Antilles et en Guyane qu’à partir de 2016, sous la pression, écrivent les Cahiers, d’exploitants en situation de quasi-monopole. Il a fallu des années de combat législatif. Aujourd’hui encore, la Polynésie française n’est pas concernée.
Le compte de soutien automatique du CNC, ce mécanisme qui permet à une société de production de capitaliser ses résultats pour financer ses films suivants, est un outil de base en métropole. Dans les Outre-mer, aucune société antillaise n’y a accès, et deux seulement à La Réunion.
L’avance sur recettes, ce sésame du cinéma français, n’a été accordée qu’à deux films portés par des réalisateurs issus des Outre-mer : Marmaille de Grégory Lucilly, tourné intégralement en créole réunionnais, et Zion de Nelson Foix. Deux films. Sur des centaines d’attributions.
Pendant ce temps, les tournages extérieurs captent l’essentiel des aides régionales, avec des productions venues de l’Hexagone qui viennent chercher nos décors et nos déficits fiscaux sans toujours construire la filière locale. La dépendance ne crée pas l’autonomie, elle l’endort.

La question que personne n’a tranchée
Le 9 juin, après le discours du député Maillot, la réponse de la table ronde a été polie, chaleureuse même. On a salué un « miracle réunionnais », un « écosystème complet », des « boîtes réunionnaises » actives dans tous les domaines, du court métrage à l’animation. Les mots étaient gentils. La question n’a pas reçu de réponse.
La réponse de la table ronde, en vidéo
Deux extraits de la réponse des producteurs indépendants (SPI) aux interventions réunionnaises : la politesse d’abord, puis la question sans réponse.
Pourquoi, si l’écosystème réunionnais est si complet, devrait-on encore passer par une boîte hexagonale pour produire un film à La Réunion ?
Cette question reste posée. Elle est au cœur de notre métier, au cœur de notre engagement, et elle ne se réglera pas par des compliments. Elle se réglera par des règles, des financements, des chantiers concrets. C’est exactement ce que porte le SFCIAR, le syndicat de la filière cinéma et image animée de La Réunion, dont nous sommes membres fondateurs.

Des films réunionnais existent déjà, et ils parlent créole
Pendant que le débat institutionnel avance lentement, des films se font. Des Réunionnais écrivent, tournent, produisent. Le public répond. La preuve par l’exemple existe déjà.
Marmaille de Grégory Lucilly, produit par Cine Nomine avec Le Bureau et Wrap Productions, est un long métrage intégralement en créole, sorti en salles en décembre 2024. Il raconte une fratrie, la précarité, la protection, avec une justesse qui a traversé les frontières. C’est l’un des deux seuls films ultramarins à avoir décroché l’avance sur recettes du CNC. Il prouve qu’écrire en créole n’est pas un handicap, c’est une langue de cinéma.
Zamal Paradise de Dkpit, produit par Réunion Magma Films avec Sandra Bonino, est un long métrage de 156 minutes, en créole urbain, sorti à La Réunion en décembre 2021. Il raconte trois jeunes qui montent un faux trafic pour financer leur album de rap. Tourné par un ancien rappeur du groupe Futur Crew, il porte un cinéma populaire, radical, assumé.
Garanti 100% Kréol de Laurent Pantaléon, sélectionné à l’IDFA, est un documentaire en noir et blanc sur la figure du garanti, ce faiseur de miracles réunionnais qui garantit les voitures, les mariages, les transactions. Un film qui ne cherche pas à expliquer La Réunion à Paris, mais à la regarder de l’intérieur.
Et il y a William Cally, avec Kapali Studios, qui depuis quinze ans documente l’histoire de l’île, de Madame Desbassayns à la Fête de la Liberté, en passant par les grandes figures du peuplement. Une mémoire vivante, produite ici, co-diffusée avec France Télévisions.
Ces cinéastes sont nos amis, nos confrères, nos pairs. Ils prouvent qu’une autre voie existe : celle d’un cinéma qui se pense depuis le territoire, qui s’écrit dans sa langue, qui s’adresse d’abord à son public, et qui n’attend pas la validation de Paris pour exister.

Côté Wopé : produire local, penser loin
Nous, chez Wopé Production, nous avons fait ce choix depuis 2019. Être une société de production audiovisuelle ancrée à La Réunion, productrice déléguée de nos projets, avec nos auteurs, nos techniciens, nos comédiens.
Somin Gaze, notre série Canal+ Réunion de 2021, dialogue avec Lino, unijambiste qui veut s’entraîner pour le Grand Raid, et Josume, son demi-frère en quête de leur mère. Vingt-quatre épisodes de six minutes, un casting réunionnais, des dialogues qui n’ont pas besoin de traduction pour être justes.
Sentier Paradis, notre court métrage réalisé avec Lauren Ransan, a été récompensé par huit prix internationaux. Au fond du trou, signé Monette, est un court métrage péi diffusé sur Canal+ Réunion.
Et nous préparons l’étape d’après. Y’en a des biens, notre premier long métrage, sortira en 2027. Une comédie satirique et dystopique écrite par Didier Super, portée par un casting de sept têtes d’affiche confirmées, de Blanche Gardin à Gustave Kervern, de Corinne Masiero à Guillaume Meurice. Un tournage réparti entre les Hauts-de-France et La Réunion.
Pourquoi ce double ancrage ? Parce qu’il faut bien exister dans les mécanismes nationaux pour porter nos films loin. Parce que le financement d’un long métrage passe par des guichets multiples. Mais la boîte de production reste réunionnaise, le scénario s’écrit depuis ici, et l’ancrage reste nôtre. Ce n’est pas une dépendance, c’est un levier. Un levier qui ne nous fait pas perdre la main sur nos récits.
Souvenans, notre série en développement, pousse la logique plus loin encore. Une comédie burlesque sur une île tropicale, un parc kitsch, un passage temporel vers le XVIIIe siècle, et une question qui nous travaille : la mémoire, l’esclavage, la représentation. « Les Visiteurs rencontre White Lotus », disent nos pitches. Mais l’histoire est profondément réunionnaise, et c’est ça qui la rend universelle.
Ce que porte le SFCIAR : trois chantiers pour l’autonomie
Le SFCIAR, le Syndicat de la Filière Cinéma et Image Animée de La Réunion, est né d’une conviction simple : la filière réunionnaise est une chaîne complète, des créateurs aux techniciens, des producteurs aux diffuseurs, et elle doit être défendue comme un ensemble. Son bureau réunit des producteurs, des réalisateurs, des journalistes, des scénaristes, unis pour une juste répartition des budgets, un réseau d’entraide, et la défense de nos intérêts face à l’industrie.
Nous portons trois chantiers.
Le premier, c’est la répartition du fonds régional. Aujourd’hui, la majorité des aides va aux tournages extérieurs. Une cible simple circule dans la filière : inverser la proportion, faire que l’essentiel des budgets soutienne les œuvres créoles et locales. Pas pour fermer la porte aux productions venues d’ailleurs, mais pour que la priorité revienne à celles qui construisent durablement le territoire.
Le deuxième, c’est la TSA comme principe. La somme collectée à La Réunion est modeste. Mais son existence est un marqueur politique : ce que la diffusion rapporte doit revenir à la création. Nous défendons ce principe, et nous défendons en parallèle un fléchage intelligent des financements existants, pour qu’ils atteignent les publics, les salles, les films en circulation.
Le troisième, et c’est le plus important, c’est le public. Tous les diagnostics institutionnels parlent de production, de financement, de normalisation. Presque personne ne parle des salles, des spectateurs, de la circulation des films. Or sans public local, il n’y a pas d’autonomie. Une seule salle Art et Essai sur l’île, une programmation verrouillée par les grands groupes, des films réunionnais qui ne trouvent pas leur place : c’est le chaînon manquant. C’est le cœur de notre combat.
Et après ?
Nous ne partons pas de zéro. Nous partons de tout ce qui existe déjà, et qui est considérable : des cinéastes, des producteurs, des techniciens, des salles, des festivals comme le FIFOI, des institutions nouvelles comme la Maison du Cinéma et des Jeux Vidéo, des structures qui travaillent. Le diagnostic posé par les Cahiers du Cinéma, porté par la table ronde du 9 juin, confirmé par le Livre Blanc rédigé par les professionnels réunionnais en 2022, ce diagnostic nous le connaissions. Nous le vivons tous les jours.
Ce qui change en 2026, c’est que la question est publique. Et quand une question devient publique, elle appelle une réponse.
La nôtre tient en une phrase : le cinéma réunionnais s’écrit à La Réunion, par des Réunionnais, pour tous les publics. Il s’ouvre au monde, il coproduit, il voyage, mais il ne se soumet pas. Tant que les lions n’écriront pas leur propre histoire, les récits de la chasse appartiendront au chasseur. Nous avons commencé à écrire la nôtre. Rejoignez-nous.
Voir nos films et séries, et notre regard sur ce qui change pour les studios des territoires.
Wopé Production est une société de production audiovisuelle basée à Saint-Denis, La Réunion. Membre du SFCIAR et du SPI. Présents au FIFOI, à Cannes, à Ottawa. Producteurs de Somin Gaze, Sentier Paradis, Au fond du trou, et bientôt du long métrage Y’en a des biens.



